Rétiaire vs Secutor

Parmi tous les gladiateurs, le rétiaire et le Secutor sont certainement les plus connus du grand public.

Le rétiaire est d’autre part le gladiateur le plus fascinant, et le plus facile à identifier dans l’iconographie avec son trident et son filet, il combat pratiquement sans protections face à des adversaires très équipés. Son armement est composé du filet (rete, retis), d’un trident (tridens, tridentis), et d’un poignard (pugio, pugonis). La tactique du rétiaire semble à première vue évidente: capturer son adversaire dans le filet, et le frapper avec son trident pour éventuellement le soumettre avec le poignard. Les différentes expérimentations réalisées montrent une réalité bien différente. Plusieurs éléments viennent compliquer la tâche du rétiaire : la multiplicité des armes (trois pour deux mains), les déplacements de l’adversaire, l’exposition évidente aux coups par manque de protections.

Afin de comprendre la réelle utilité du filet, nous avons réalisé plusieurs tests de lancer, élément central de l’armatura du rétiaire (celui qui combat avec le filet). Le filet, quels que soient sa taille et son poids est un instrument difficile à manipuler à une seule main et dont les attaques sont lentes et par conséquent très prévisibles. S’il est facile d’attraper une cible fixe après seulement quelques essais d’entraînement, il est pratiquement impossible d’attraper un adversaire qui se déplace au moment du lancer. En effet, l’instant du déclenchement de l’action du lancer est tellement long que l’adversaire peut esquiver en se déplaçant à droite, à gauche, en avant ou en arrière, ou encore utiliser facilement son bouclier pour se protéger. Le rétiaire n’a donc pas le choix s’il veut capturer son adversaire, il a pour obligation :

  • Soit d’immobiliser son adversaire, faisant de lui une cible non mobile,
  • soit de masquer l’intention d’attaque par une astuce qui pertube la prise d’informations préalable de son adversaire.

Ces deux solutions vont venir de l’apport du trident, qui complète l’arsenal du rétiaire. Avec le trident, il est possible de perturber les déplacements du secutor afin de le cadrer. C’est une arme de percussion très puissante qui va infliger des coups forts et assommants à l’adversaire. Le secutor, afin d’éviter ces coups, va chercher à entrer dans la distance de garde du rétiaire, et ceci d’autant plus vite que le trident n’est pas si long, et qu’à quelques centimètres le rétiaire est nu, sans armure, à la merci d’une attaque fulgurante. Ainsi, pour éviter d’être frappé violemment avec le trident, et attiré par cette proie très proche, le secutor va avancer dans la garde du rétiaire qui à son tour se met à courir, d’abord doucement pour rester à distance puis un peu plus vite, afin d’attirer le secutor (celui qui poursuit) dans une chasse frénétique et violente. Alors le secutor se trouve prisonnier de son déplacement qu’il veut rapide, vif et énergique car il sait qu’il ne pourra pas courir très longtemps à cause du poids de son armatura (18kg environ). Pris dans son élan et perturbé dans sa prise de décision par les chocs du trident, le secutor tarde à réagir au déclenchement du filet du rétiaire et dispose de moins de temps pour esquiver ou bien de se protéger derrière son bouclier.

Ce type de duel demande de part et d’autre une grande maîtrise technique. Le rétiaire doit frapper du trident sans que son arme se fiche dans le bois du bouclier, être prêt à courir tout en restant assez près pour attirer la charge du secutor, garder le contact proprioceptif avec le bouclier, grâce à son trident et déclencher le lancer du filet tout en modifiant sa trajectoire de course, pour revenir sur le secutor et finaliser l’assaut avec le poignard : tout un art.

De son côté, le secutor sait que le rétiaire lui tend ce piège mais il n’a pas le choix, car équipé d’une arme plus courte que le trident, sa seule chance de toucher le rétiaire est de casser la distance de garde: il doit poursuivre le rétiaire. Toute la subtilité dans l’art du secutor va résider dans ces charges qui lui permettent de ne pas devenir la proie. Les attaques du secutor doivent être fulgurantes, hyper rapides et très violentes mais toujours contrôlées. Afin de pouvoir réagir vite et utiliser le bouclier en parade ou en attaque, le secutor doit prendre les bonnes informations sur les intentions du rétiaire et faire croire qu’il est tombé dans le piège tendu. Tantôt bouclier le long du corps, tantôt bouclier hyper tendu vers l’adversaire, le secutor alterne les positions afin de perturber le rétiaire pendant la phase initiale du combat. En effet, si le rétiaire a du mal à calibrer la distance qui le sépare du secutor, et si les informations qu’il capte avec son trident sont nombreuses et contradictoires, il ne peut plus mettre en place sa tactique. C’est alors que le secutor peut, comme un fauve chassant à l’affût, bondir de derrière son bouclier et espérer, en une attaque courte mais très intense, rattrapper sa proie et la soumettre.

Techniquement, il est impossible de rapprocher l’affrontement du rétiaire et du secutor d’une pratique moderne. De nos jours, les affrontements de type duel sont le plus souvent le fait de combattants ayant le même équipement. L’équilibre dans la différence que l’on retrouve dans le combat gladiatorien n’a pas non plus d’équivalent martial, même si dans ce cas là, on voit souvent s’opposer deux armes différentes comme par exemple la naginata (halebarde japonais) et le katana (sabre japonais). En effet, le combat du rétiaire et du secutor, fruit de plusieurs siècles d’empirisme en matière de duel en arme, comprend à la fois l’esprit des arts martiaux, avec l’idée de l’utilisation du mouvement de l’autre pour le pièger, mais aussi la subtilité technique de l’escrime avec une prise d’information initiale avec l’arme ( bouclier pour le secutor et trident pour le rétiaire). Ou encore des techniques de corps-à-corps issues de la boxe et de la lutte. Dans cet environnement complexe, le cursus d’entraînement et l’entraîneur lui-même revêtent une importance capitale. Tout comme l’opposition elle-même, l’entraînement ne doit rien au hasard.

Le secutor est issu de la lignée des gladiateurs à grand bouclier afin d’arriver à ce stade de technicité, il est passé par plusieurs étapes d’apprentissage guidé par son doctor. En provocator (celui qui provoque, qui débute), il a appris les bases de l’utilisation d’un bouclier. Elever verticalement le bouclier, frapper dans toutes les directions, créer des ouvertures et des couloirs de pénétration dans la garde de l’adversaire. Il a aussi appris à frapper vite et bien avec son arme et revenir immédiatement en garde. En murmillon, en face du thrace, il complète sa formation, apprend la patience et la fulgurance contrôlée des attaques d’un chasseur à l’affût. En murmillon-contre-hoplomaque, il s’initie à la course et au jeu subtil d’un bouclier sans cesse en mouvement et perturbateur d’un adversaire avantagé par une arme longue. Enfin, dans la dernière phase et pour lutter contre le véloce rétiaire, il va apprendre à gérer ses efforts et à combiner l’ensemble des compétences développées, apprises et mises à l’épreuve pendant son long cursus. Aucun de ces mouvements ne devront être guidés par le hasard, la peur ou l’instinct. Le secutor utilise toute son expérience et sa technicité afin de fournir au rétiaire, son adversaire, le plus de fausses informations possible quant à ses intentions, sans se laisser entraîner dans les pièges tendus.

Le rétiaire, lui aussi est le fruit d’un long cursus qui nécessite de connaître les bases du combat avec bouclier, ce qu’il fait en commencant sa carrière en tant que provocator. Puis en évoluant, il devient d’abord thrace et se familiarise aux corps-à-corps puissantx face à un adversaire équipé d’un long bouclier: il apprend toutes les formes de mouvements qui lui ouvrent le passage vers le corps de son adversaire caché derrière le scutum. En hoplomaque, il se familiarise avec les armes longues (lance…) et avec les tactiques subtiles, faites de pièges tendus. Enfin, en rétiaire, il apprend toutes les techniques liées au maniement particulier du filet, au changement de direction en pleine course et aux corps-à-corps.

Les doctores (entraîneurs) avaient à leur disposition, outre cette échelle de progression, tout un ensemble de procédés et d’instruments pédagogiques. Le plus connu est le palus (pieu). Ce palus avait plusieurs utilisations, à la fois cible pour acquérir la précision des attaques ou la vitesse de répétition des coups, il peut servir à perfectionner l’art de la taille, du lancer de filet ou de la frappe avec trident, la lance et même servir de cible pour les entraînements au bouclier.

Nous supposons que les entraîneurs de gladiateurs sont issus de la lignée des pédagogues sportifs de l’antiquité qui ont, dès le 3ème millénaire, formalisé, codifié et enseigné les arts de combat à mains nues : lutte et boxe, puis les duels guerriers et le pancrace, et finalement la gladiature. Les textes antiques démontrent un art précis de l’enseignement basé sur l’empirisme et très bien détaillé, et prenant en compte toutes les particularités nécessaires qui permettent d’améliorer les compétences de leurs combattants :

  • Exercices de condition physique générale ou même spécifique, avec une connaissance déjà très précise des résultats attendus comme nous le décrit le médecin Aetius au IVème siècle de notre ère.
  • Exercices de musculation sont eux aussi pratiqués depuis bien longtemps.
  • Exercices techniques de combats à mains nues comme la boxe et la lutte (ce qui est un plus pour un gladiateur) et de combats en arme.
  • Entraînement complet, adapté et individualisé à chaque combattant.
  • Entraînement théorique
  • Aspects nutritionnels voire même psychologiques comme le montre le Traité de Gymnastique de Philostrate, soulignant ainsi le souci d’efficacité des pédagogues antiques.

L’exemple de l’affrontement du rétaire et du secutor est extrêmement parlant et il montre bien à quel point il est impossible, sinon en étant bien loin de la vérité mécanique du combat, de se déguiser en gladiateur et d’improviser un combat. L’interprétention même de l’utilisation d’un armement sans mise à l’épreuve est sujette à caution. Après 11 ans d’expériences et de tests sur les arts de combats antiques, notre équipe est encore loin d’un résultat parfait mais tente de s’approcher le plus près possible de la réalité historique et technique de ces combats. La mise en commun des connaissances de sportifs professionnels et de spécialistes de l’histoire porte ces fruits et il est impossible aujourd’hui de prétendre reconstituter une quelconque forme de combat antique sans avoir l’appui de l’outil expérimental.

En savoir plus : article sur l’amphore d’Horbourg-Wihr (WH2008 Lelger)

Photothèque : cliquez-ici

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