Le romain : “homo spectator”

Le romain devient un « homo spectator »

La politique-spectacle se rencontre avec encore plus de vigueur lors des spectacles civiques où la ville devient le décor et le théâtre de cérémonies ostentatoires, au cours desquelles la cité se donne à voir à elle-même. Pendant ces «spectacles» de rue, Rome met en valeur sa grandeur, sa puissance et unit son peuple autour d’un élan «patriotique», et d’une même idée de l’existence. Les valeurs de la République s’affirment avec force et passion lors de grands défilés, avec un public qui s’enivre de danses, de chants, de musiques et de parfums. Tout est fait pour mettre le public en transe, il est tout à la fois spectateur et figurant de cet événement, lui-même tout à la grandeur d’une cité et de son peuple. La pompa, procession-exhibition à travers la ville, est une des pratiques rituelles fondamentales de la civilisation romaine. Elle préfigure dès l’origine la place que les «spectacles» en tout genre prendront dans l’empire romain tout puissant. La procession est un parcours dans l’Urbs (l’espace urbain rituel), qui réaffirme l’unité sociale des habitants de la cité, fait voir la grandeur de Rome, la victoire du courage et de la discipline, la gloire des grandes vertus dévouées à la République. Ces défilés donnent au public, bien que simple spectateur, une importance capitale dans le jeu politique. Car le public applaudit, siffle, exprime son opinion qui ne peut se manifester autrement. De là, va apparaître un glissement progressif de la politique vers les ludi : le théâtre, l’amphithéâtre et bien sûr le cirque.

C’est ainsi que le citoyen romain devient un homo spectator et que Rome devient une civilisation du spectacle. Il ne faut pas y voir une décadence quelconque mais plutôt une forme d’expression religieuse et politique. A travers les ludi, le peuple peut à la fois trouver un exutoire à ses peurs, ses doutes, aux angoisses d’un futur incertain, la crainte de la mort ou d’un adversaire redoutable; maisil faut y voir aussi pour le peuple un moyen d’expression politique, un lieu où affirmer son opinion, son unité face aux dirigeants. Rome ne saurait fonctionner sans ces jeux qui rassemblent dieux et hommes dans le plaisir du spectacle, et donnent l’occasion à ces derniers de se représenter dans leur classe sociale et de s’exprimer, voire de se retrouver dans un élan commun. Ces ludi sont des spectacles ludiques qui s’inscrivent dans l’organisation globale de la cité. Etudier les ludi scaenici, c’est étudier Rome.

Le spectacle est donc omniprésent à Rome, traversant la vie publique et la vie privé. Et l’on peut véritablement parler d’une unité du spectaculaire même s’il s’agit de spectacles de nature différente. Ils ont en commun d’avoir une réalité propre, c’est-à-dire de ne pas relever de la représentation. Il s’agit, comme le dit le latin, d’action (actio). On peut ainsi dire que le théâtre latin ne représente pas mais qu’il présente, fonctionnant comme un médiateur, faisant passer les spectacles et les spectateurs d’un espace à l’autre, d’un univers à l’autre, et même d’une réalité à l’autre. Ces opérations portent le nom latin de ludi, qui a donné en français moderne l’adjectif «ludique».

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