Pentathlon grec

Le monde des athlètes grecs de l’antiquité n’attire pas le petit monde de la reconstitution et de l’histoire vivante. Et pour cause : il n’y a pas d’armures à reconstruire, de casques ou d’armes pour se mettre en valeur. Les instruments de ces athlètes sont peu nombreux et pas vraiment impressionnants. Comme dans le milieu universitaire, le sport n’attire ni les élèves chercheurs, ni les reconstituteurs. Dès 1994, sous l’impulsion de Dario Battaglia en Italie, nous avons commencé des travaux d’expérimentation archéologique sur le pugilat, la lutte orthepale et le pancrace. En 2004, nous avons participé à l’émission « Les Champions d’Olympie » et c’est à la suite de cette expérience que nous avons entrepris des tests sur le pentathlon.

Les épreuves du pentathlon dans l’Antiquité

Le pentathlon est composé des disciplines suivantes: le saut en longueur avec haltères, le lancer du javelot avec propulseur, le lancer du disque, la course du stade et la lutte debout (orthepale). Il fut introduit dans le programme officiel des J.-O. Antiques au cours de la 18ème olympiade (env. 708 av. J.-C.). Cette épreuve se décompose en réalité en 3 parties : les lancers qui forment un tout, la course et la lutte qui sont à part. Joachim Ebart, savant allemand, a proposé dans les années 60, que les lancers rassemblés sous le nom de « prôtè trias », débutent le pentathlon et qu’ils soient suivis de la course et de la lutte. Après plusieurs années de recherche, nous sommes en accord avec cette hypothèse. En effet, les lancers constituent un bloc homogène qui ne se retrouve que dans le pentathlon, alors que course du stade (stadion) et lutte (ortehepale) sont, elles, des épreuves à part entière.

Le pentathlon grec ne se gagne pas en accumulant des points à chaque épreuve comme le pentathlon moderne.

Pour être déclaré vainqueur dans le pentathlon, il faut gagner 3 des 5 épreuves et faire preuve d’un ensemble de qualités techniques très variées et complètes. Les grecs disent «apotriazein», c’est-à-dire que le vainqueur a dépassé les autres concurrents 3 fois. Si un athlète remporte les 3 épreuves de la triade, alors il gagne le pentathlon. Si un athlète est dépassé 3 fois par un même athlète, il est éliminé. Cette règle permet d’éliminer une majorité d’athlètes lors des 4 premières épreuves : avec les lancers, et la course, et ce quelque soit le nombre d’athlètes au départ, on ne peut se retrouver qu’avec les situations suivantes:

* L’athlète A remporte les 3 premières épreuves, A a gagné 3 épreuves. Il remporte le pentathlon.

* L’athlète A remporte les 2 premières épreuves, et la quatrième épreuve, A a gagné 3 épreuves. Il remporte le pentathlon.

* Les athlètes A, B, C, remportent chacun une épreuve de la triade, puis l’athlète D remporte la quatrième épreuve. A, B, C, et D se départagent dans l’épreuve de lutte. Un tirage au sort désigne les paires qui s’affrontent dans une demi-finale, puis les deux vainqueurs s’affrontent en finale. Par exemple A contre C, et B contre D en demi-finale, et C contre B en finale. B gagne le pentathlon s’il gagne la finale. B a gagné 3 épreuves. Il remporte le pentathlon.

* Cette façon d’attribuer la victoire est typiquement grecque et bien éloignée de nos méthodes. Dans les épreuves athlétiques multiples des J.O modernes, tous les athlètes font toutes les disciplines, et marquent des points en fonction de leur classement à chacune des disciplines. Ce mode de fonctionnement est représentatif de l’esprit agoniste : être le meilleur toujours et en toutes circonstances. L’idée de record ne représente pas grand-chose pour les grecs anciens, mais « gagner » signifie beaucoup : d’ailleurs, seul le vainqueur est célébré. C’est avec cet esprit que nous avons entrepris l’expérimentation des gestes athlétiques du pentathlon.

Depuis 2004, nous avons effectué des progrès conséquents dans la connaissance des gestes athlétiques des pentateuques grâce à l’expérimentation, notamment sur les 3 épreuves de la triade.

Le lancer de javelot avec propulseur

Le lancer du javelot semble être l’épreuve la plus proche de nous. Pourtant, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Notamment, aucun chercheur n’explique pourquoi les grecs utilisent un propulseur. Pour beaucoup d’entre eux, les grecs lancent le javelot avec une prise d’élan comme aujourd’hui, mais cela n’explique alors pas quelle est l’utilité du propulseur. Lors de notre expérience, durant l’émission « Les champions d’Olympie », nous avons remarqué que les jeunes athlètes n’arrivaient pas à bien utiliser leur propulseur et finissaient par attacher le propulseur sur la hampe de bois du javelot ; ils lançaient finalement ce dernier comme aujourd’hui. Le propulseur devient alors obsolète. Alors que nous savons que dans toutes les techniques de propulsion, le lanceur se détache du projectile : javelot préhistorique, flèche polynésienne, catapulte et autres armes d’artillerie antique ou médiévale, jusqu’à la navette spatiale américaine qui se débarrasse de son lanceur pendant le vol. Cela s’explique facilement, le propulseur est censé amélioré la qualité du vol, tant au niveau de la distance que de la direction, et non pas l’handicaper en créant des turbulences. Il ne peut pas dans ce cas rester attaché car les données balistiques sont claires : tout ce qui dépasse du fuselage de l’ogive, du projectile, crée avec les frottements de l’air, des variations du flux de l’air circulant sur le dit projectile, variations qui s’avèrent nuisibles à la qualité du vol, notamment en faisant varier sa trajectoire et en diminuant considérablement son énergie donc sa distance de vol. De plus, les sources sont claires, les grecs entouraient le javelot avec « l’ankyle » qui reste dans la main quand le javelot prend son envol. Il est donc indiscutable que le propulseur doive rester dans la main du lanceur.

Les hypothèses expérimentales pour le lancer de javelot.

Nous avons par conséquent cherché dans différentes pratiques modernes tout ce qui pouvait nous aider, nous offrir des pistes. La flèche polynésienne nous a donné de bonnes indications pour l’utilisation du propulseur, alors que les pratiques du javelot moderne nous ont aidés sur les points importants du vol. Mais ce sont les données historiques et archéologiques qui nous ont donné les meilleures indications afin d’établir nos hypothèses expérimentales. Nous avons pris en compte différents éléments :

* D’abord, l’architecture des stades : des quadrilatères longs et étroits (Olympie env. 200m sur 35m), puis le côté sacré des jeux. L’architecture des stades grecs diffère de celle de nos stades modernes d’athlétisme: si aujourd’hui nos stades sont plutôt équilibrés avec une forme ovale et des dimensions de longueur et de largeur quasiment égales, et des gradins construits en dur qui entourent l’enceinte des compétitions, le stade grec, lui, est beaucoup plus long que large, on peut même dire qu’il est très étroit : les spectateurs sont assis sur des buttes herbeuses qui partent du bord de l’aire de compétition. Les personnes qui assistent aux exploits des athlètes sont presque sur la piste du stade. Ces particularismes architecturaux ont une influence importante sur les épreuves de lancers notamment. Pour le javelot par exemple, il faut envoyer le projectile le plus loin possible, mais aussi prendre soin de bien rester dans l’aire de lancer qui est bien plus étroite (3 fois moins) que celle de nos stades. Cette obligation de précision dans les lancers de javelot explique l’utilisation du propulseur par les grecs.

Ensuite, le côté sacré des compétitions impose une désignation du vainqueur incontestable, contrairement aux compétitions modernes pendant lesquelles nous voyons régulièrement des vainqueurs être contestés, la faute aux erreurs d’arbitrage et aux règles souvent trop complexes.

A partir de ces données, nous avons établi les hypothèses suivantes

* Les lancers antiques doivent tenir compte à la fois de la distance et de la précision.

* Il faut pouvoir exécuter le lancer, quelques soient les conditions climatiques, avec une précision identique.

* Il faut que le vainqueur soit déclaré sans équivoque avec un lancer parvenu dans l’aire définie, et qu’il ait utilisé un javelot très léger (vraisemblablement en sureau ou en canne, d’une longueur d’environ 160-180 cm, avec une pointe en bronze de forme pyramidale, qui n’est ni adaptée pour la guerre ni pour la chasse, et de quelques dizaines de grammes seulement).

Le tout sans élan.

Dans ces conditions, le propulseur donne un réel avantage afin d’assurer la précision du tir et sans élan. La course d’élan n’est influente dans un lancer moderne que sur les deux derniers pas (le HOP). La phase d’accélération du projectile et la hauteur du lâcher, ainsi que les différents angles d’altitude et d’envol sont beaucoup plus importants que la prise d’élan dans la performance obtenue.

Le lancer de disque 

Qui ne connaît pas le discobole ? Cette épreuve est celle qui représente le mieux l’élégance et la technicité du sport antique grec. Une fois encore, de nombreux tests furent nécessaires pour décrypter l’art du discobole.

Le disque

La difficulté majeure fut pour nous le disque, car si les pièces archéologiques et les représentations ne manquent pas, elles sont néanmoins très énigmatiques. Les sources directes représentent un ensemble de disques dont les tailles et les poids sont très variés, et dont le seul point commun est le matériau utilisé : le bronze (même si l’on peut envisager l’existence de disques en fer ou en pierre). Une question nous a longtemps préoccupés : pourquoi concourir pendant des siècles avec des disques aussi lourds, alors qu’il est très facile de réaliser des disques dans d’autres matériaux plus légers? En bois par exemple. Cette persistance des disques de bronze nous a obligés à fabriquer des disques représentant le spectre complet des éléments sources, et à envisager une autre raison pour la persistance de ces disques lourds.

   

Les disques utilisés pour nos essais mesurent de 25 cm de diamètre à 40 cm de diamètre et pèsent de 2,5kg à 6Kg. Les disques retrouvés sur les différents sites archéologiques: Olympie, Delphes ou Rodhes se situent dans cette moyenne.

Une fois dans la main, les mensurations des disques reconstitués placent le centre de masse très loin des doigts servant de points d’appuis. Il s’avère donc très difficile de tenir les disques en main et de les retenir lors des mouvements oscillatoires du lancer.

Par la suite nous avons établi des tests en gardant deux prérogatives:

* Lancer sans élan

* Partir de ou passer par la position du discobole.

Pour obtenir une vitesse maximum de l’engin avant l’envol, ainsi que le meilleur angle de vol possible, nous avons essayé tous les balanciers possibles. Nous sommes persuadés que les voltes telles qu’elles sont effectuées aujourd’hui ne sont pas réalisables avec des disques de ces dimensions (centre de gravité trop loin des doigts, trop lourds, trop difficiles à tenir).

Mais il faut absolument avoir une oscillation linéaire et un mouvement de rotation afin d’imprimer cette vitesse maximale au disque.

Nous avons noté des résultats satisfaisants avec une solution technique intermédiaire : départ dos à l’aire de lancer, mouvement de pendule linéaire pour donner une première inertie au disque, puis rotation sur les appuis sans déplacements de ceux-ci, pour procurer une forte accélération au disque ; et enfin une poussée de bas en haut avec un angle voisin de 45°, pour amener le disque très haut au-dessus de la tête au moment de l’envol.

Cette technique nous a permis de concrétiser des lancers de plus en plus longs avec des mesures étalonnées entre 15 et 20 m, mais nous avons remarqué que la taille et le poids des disques influençaient beaucoup la courbe du vol. Celle-ci ne prend pas une forme classique de parabole : le disque, en arrivant à son point culminant (que nous nommons point haut), a tendance à se retourner sur lui-même. Il finit sa course en position verticale pour tomber la plupart du temps sur le tranchant. Compte tenu qu’il semblerait que nous ne soyons pas encore arrivés aux distances que les grecs anciens atteignaient (près de 30m ),  nous pouvons penser :

  • soit que nous n’avons pas encore obtenu le geste parfait du discobole,
  • soit que le geste est bon mais perfectible en termes de performance.

Cette dernière constatation nous a permis d’évoquer une hypothèse répondant du même coup à la question: « pourquoi continuer pendant des siècles à lancer des disques lourds et d’un diamètre important, sans chercher à effectuer de meilleures performances ? »

Nous supposons que l’origine du lancer de disque est militaire, et qu’elle constitue en quelque sorte l’ancêtre de l’artillerie. Quand les disques lancés d’une phalange sur l’autre par-dessus les rangs des premiers hoplites retombaient, les adversaires étaient obligés de modifier leur posture pour éviter de recevoir les projectiles sur les pieds. Ainsi, la cohésion de la phalange était mise à mal, et leurs adversaires profiter des rangs désunis. Dans une opposition, quand les deux adversaires sont de force et de techniques égales, alors ils doivent créer des ouvertures dans la garde adverse, et ceci afin de prendre un avantage.

Les disques pouvaient jouer ce rôle : ils ne vont donc pas varier de taille et de poids, durant toute la période des jeux olympiques. Même une fois que la phalange sera remplacée d’un point de vue militaire.

Le poids du disque, représentant  cette arme militaire, n’a pas d’importance dans l’esprit agoniste.

L’objectif n’est pas d’établir des records mais d’être le meilleur et de gagner avec les conditions imposées.

Être le meilleur lanceur le jour dit, se révèle finalement plus important que réaliser des performances et battre des records.

   

Le saut en longueur, ou lancer de soi-même

Pour les grecs, le saut en longueur avec haltères est considéré comme un lancer. Cette épreuve se pratique avec des haltères dans chaque main afin de propulser son corps en avant et atteindre, selon des sources antiques : 16,28 m par Phayllos au Vème siècle av. J.-C. ou encore 16,66m Chionis en 664 av. J.-C. Si tout le monde est conscient aujourd’hui que cette distance ne peut être atteinte d’un seul bond, toute la question reste de savoir si les grecs concourraient en 3 sauts avec élan ou en 5 sauts sans élan. Cette question a fait couler beaucoup d’encre. Nos recherches ont sûrement amené une réponse à cette épineuse question.

Les différentes hypothèses sur le saut en longueur

Nous avons repris les différentes hypothèses élaborées par E.N. GARDINER, YALOURIS, SCHODER, LENOIR et EBERT, afin de nous faire une idée de ce qui a déjà été tenté par nos prédécesseurs sur les 50 dernières années. Puis, l’étude détaillée à la fois des sources iconographiques et des tests de l’université de Gand (Belgique) ont fini de nous convaincre que cette épreuve était un penta-bond sans élan. De fait, toutes les tentatives de courses d’élan avec des haltères, pouvant atteindre chacune plusieurs kilos, se sont montrées désastreuses. Au lieu d’arriver avec une vitesse et une énergie suffisante permettant un saut à longue distance, la vitesse, au moment de la prise d’impulsion est bien moins importante que dans une prise d’élan sans haltères. De plus, ces dernières constituent un handicap pour l’impulsion et le vol lors d’un saut avec élan. Dans ces conditions, il est impossible d’atteindre les distances attestées par les grecs, il nous faut donc conclure définitivement à un saut sans élan.

Nous avons donc décidé de nous poser la problématique suivante : comment, en sautant avec des haltères, sans prendre d’élan et sur pieds fermes, faire en sorte de propulser son corps en avant, en 5 bonds et sur une distance de 16,50 m environ ? Afin d’effectuer nos tests, nous avons reproduit des haltères en plomb comme celles utilisées à l’époque: les haltères avaient des poids compris entre 1,6 kilos et 4,6 kilos.

Nous avons réalisé différents tests, afin d’acquérir le meilleur geste. Lors de nos tests, nous avons fait différentes séries de deux, trois, quatre et cinq sauts, mais aussi des exercices afin d’élever le centre de gravité des sauteurs, ou encore de calculer le déséquilibre créé par les haltères. La difficulté principale consiste à synchroniser les mouvements des bras et jambes. Il faut se propulser avec les jambes quand les bras sont en avant, se réceptionner sans trop fléchir sur les jambes quand les bras sont en arrière, et finalement renvoyer immédiatement les bras en avant. Il faut donc réaliser le balancement des bras et la poussée avec les jambes de façon parfaitement simultanée sous peine de déséquilibre. Si les bras sont déjà en avant lors de la réception, l’athlète risque de tomber en avant. Si la poussée se fait avec les bras en arrière, le bond ne pourra pas être efficace. Nous avons exécuté de nombreuses séries de triples sauts pour s’exercer avant de passer à des penta-bonds. Après 5 années, nos athlètes arrivent régulièrement à dépasser les 15,5 m. Cyril Méot, membre de notre équipe, arrive quant à lui à dépasser les 16m à chacun de ses sauts et son record personnel est de 16,40m, soit au niveau des anciens grecs. Lors de ses sauts, au-delà de 16m, nous avons noté que le 2ème bond était 25% plus long que le 1er, le 3ème 25% plus long que le second alors que le 4ème est souvent constant (même longueur que le 3ème). Le 5ème saut étant toujours le plus long (1er saut env. 2,20m, 2ème saut env.2,75m , 3ème et 4ème saut env. 3,45m, 5ème saut env. 4,30m).

Ci-dessous différentes phases des 2 premiers bonds d’un saut à 16m10. (avril 2010)

      

    

Conclusion

Nous avons décidé de multiplier les essais et de progresser encore sur la connaissance de ces épreuves, car elles peuvent être pratiquées aujourd’hui sans risques et ce d’un point de vue sportif, historique, archéologique et même spectaculaire.

Nous souhaitons évidemment pouvoir organiser des compétitions amicales et profiter ainsi de données issues de vraies oppositions, pour lesquelles les athlètes se seraient préparés avec des  techniques différentes, et au cours desquelles ils pourraient échanger leur sentiment, et leurs avancées techniques sur le vaste sujet qu’est celui des athlètes antiques.

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