Bouclier de duel judiciaire

Approche expérimentale du bouclier de duel judiciaire germanique

Le Moyen-âge est riche en matériel de combat: épées de tous styles, casques et protections de toutes formes et boucliers tel l’écu, symbolisent la profusion des pièces du harnois médiéval. Le bouclier Germanique de duel occupe, lui, une place à part de par sa forme et sa taille bien particulières. On le trouve représenté dans divers manuscrits tels que le «Talhoffer», le «De arte athletica» ou encore le «De gladiatoria»; il semble apparaître dans la deuxième moitié du XVème siècle et reste présent toute la première moitié du XVIème siècle. Cette arme, présentée comme une arme de duel, ne se retrouve jamais dans un contexte militaire.

Entraînement en duel judiciaire, Château des Baux, 2010.

Entraînement en duel judiciaire, Château des Baux, 2010.

Facteurs permanents et constantes déterminantes dans l’iconographie

Sur les vignettes des manuscrits, le bouclier semble être suffisamment grand pour que, en position de combat (en garde), un homme puisse se dissimuler entièrement derrière. Il se tient une main de chaque côté, et l’écartement est à peu prés égal à la largeur des épaules. Ce bouclier va du sol jusqu’au-dessus de la tête du combattant qui l’utilise, nous pouvons donc en évaluer sa hauteur à 180 cm environ de la pointe à la pointe. La longueur du plateau semble être de 140 cm environ et sa largeur ne doit guère dépasser les 40 cm. Parmi les constantes, nous avons répertorié sur le Talhoffer 24 vignettes représentant ce bouclier de type XVème siècle, distinguées comme suit :

7 vignettes montrent le bouclier avec une épée,
11 vignettes le bouclier utilisé avec une massue,
5 le bouclier seul,
sur la dernière vignette, l’arme utilisée par le combattant n’est pas indentifiable formellement.
Les combattants (48 sur 24 vignettes, soit 100% de duels) sont répartis dans les positions suivantes:

11/48 ont les deux mains sur le grand manipule vertical
10/11 ont les mains placées en opposition les pouces en direction du centre du manipule.
2/48 sont en situation de saisie pour lutter en corps à corps.
2/48 sont en situation de percussion: coup de pied direct.
Les attaques d’estocs avec une ou plusieurs pointes du bouclier semblent être les plus nombreuses et les mieux représentées avec au moins 6 occurrences pour seulement deux attaques intercostales avec les tranchants du bouclier.

Exercices expérimentaux d’attaques en estoc avec changement d’appuis et parade

Parmi les vignettes dans lesquelles nous retrouvons le bouclier et une arme, le bouclier est représenté comme un bouclier particulier, et non pas comme l’arme principale.

6 vignettes sur 24 montrent une utilisation hyper dynamique du bouclier, avec une élévation du bouclier au dessus de la ceinture scapulaire, le bouclier pratiquement à l’horizontale. Nous trouvons une répartition égale des représentations internes ou externes du bouclier.
Neuf images montrent quant à elles le bouclier au niveau de la ceinture pelvienne à l’horizontale, ce qui laisse une majorité de représentations du bouclier posé au sol sur une de ses pointes. Ces images montrent que le bouclier navigue sans arrêt d’une position verticale à une position horizontale et ceci sur deux niveaux: les hanches et les épaules. Les différentes positions du bouclier permettent l’utilisation des différentes armes d’estocs et de tailles incorporées dans celui-ci, mais aussi ouvrent les lignes hanche épaule, permettant la mise en action de l’épée, de la massue ou des membres libres. Ainsi, l’utilisation du bouclier comme arme n’exclut pas l’utilisation complémentaire de la deuxième arme, et le travail de corps à corps et de percussion.
Les images du manuscrit de Talhoffer ainsi décrivent clairement des techniques complexes, variées, nécessitant un apprentissage important. Le bouclier de duel semble donc être une arme réservée à une catégorie de combattants expérimentés, entraînés aussi bien à la lutte, aux percussions et aux différentes armes.

Plusieurs vignettes montrent l’effacement de la hanche du combattant afin de faire passer le bouclier sur un plan vertical, allant d’un combattant à l’autre au niveau du nombril. L’hypothèse que nous formulons à partir de ce constat, est que les attaques et défenses avec le bouclier se font sur ce plan vertical, avec pour objectif avoué de trouver le plus court et plus rapide trajet en direction de l’adversaire. A partir de la position verticale, les attaques vont être menées en montant et en descendant le bouclier et l’arme complémentaire sur ce plan vertical. Les coups et les saisies doivent suivre cette logique. Même s’il est difficile de le mettre en évidence de façon systématique, le décalage pour sortir de cette ligne d’attaque directe doit être le point d’appui de la riposte. Plusieurs vignettes décrivent des finalisations qui ne laissent que peu de place aux doutes. En résumé et dans cette première phase de recherche, il nous faut obtenir des mouvements linéaires du bouclier, des ouvertures latérales de celui-ci mais aussi des décalages du corps afin de sortir de la ligne de combat.

Phase expérimentale

Afin d’obtenir les automatismes voulus chez nos combattants déjà largement entraînés à la lutte et la boxe, nous mettons en place une série d’exercices de manipulation préparatoires au combat. Seuls ces exercices améliorent la perception des combattants vis-à-vis de l’engin: leurs compétences concernant le placement du bouclier s’améliorent, ainsi que leur habileté à déplacer le bouclier sur les lignes de combat désignées. L’objectif est de faire passer le plus vite possible le bouclier d’une position à l’autre tout en respectant des trajectoires parfaites. Des tests de faisabilité sont aussi inclus dans les exercices, sans que jamais ne soit modifiée, du point de vue des expérimentateurs, la phase d’approche et d’apprentissage. Seul le directeur de recherche connaît l’intégralité des buts recherchés dans l’exercice réalisé.

Nous en avons mis en place trois différentes :

La première phase permettra aux athlètes expérimentateurs la prise en main de «l’engin» et la validation de positions de base. Lors de cette étape, nous avons volontairement fait le choix de ne prendre en compte que l’iconographie des manuscrits et de ne pas s’attarder, dans un premier temps, sur les textes des dits manuscrits.
La deuxième phase mettra en corrélation les premiers gestes et les premières problématiques établis avec les textes liés aux iconographies étudiées. Ceci, afin d’éclairer textes et images avec le projecteur de l’archéologie expérimentale. Cette étape permettra d’établir de façon plus précise la fabrication et les données architecturales de cette arme dont nous n’avons aucun exemplaire archéologique.
La dernière étape établira la relecture des premiers documents et tentera de percer le mystère de la naissance et de la disparition de ce grand bouclier de duel.
Cet article a pour objectif de présenter, notre première étape de travail. Il ne constitue en aucun cas un bilan expérimental.

Avant d’entreprendre la description de la première étape, attardons-nous sur la principale difficulté qui se dresse devant nous. Pour expérimenter le bouclier de duel, il faut des boucliers. Cette lapalissade pose de vrais problématiques, bien au-delà de la simple reconstitution.

D’abord le peu de données archéologiques et historiques sur cette arme rend sa reconstruction difficile. Quelles matières étaient utilisées? Quelles sont les tailles exactes, et y a t-il une seule taille? Processus de fabrication? etc…

Ensuite l’expérimentation nous contraint, afin de retrouver les bons gestes, à enchaîner des dizaines de combats ou d’exercices propédeutiques. Sans quoi nous ne pourrons pas faire l’expérimentation correcte de ce bouclier. Comment faire un bouclier qui respecte les données historiques mais qui soit assez résistant pour supporter les tests expérimentaux et la pratique quotidienne, alors que les originaux étaient sans doute considérés comme du «périssable»?

Une dernière difficulté de fabrication se présente à nous. Les pointes, crochets et autres parties létales de cette arme constitue un véritable danger pour les expérimentateurs.

Pour contrer ces aspects, nous prenons la décision d’opérer par étape et d’assumer le fait que l’expérimentation serait longue et ne pourrait se faire que par paliers. Nous prenons en compte aussi le fait que cette arme nécessitait, à l’époque déjà, un entraînement particulier, posant aux «précepteur d’armes» du moyen-âge les mêmes difficultés que nous rencontrons aujourd’hui pour l’expérimentation.

Pour le premier palier, nous décidons de fabriquer 4 boucliers, plus lourds, plus résistants probablement que les boucliers de l’époque. Ces objets ne sont pas des copies des originaux mais des outils de l’expérimentation. Ces 4 premiers boucliers doivent, en plus, être assez résistants pour subir de nombreux assauts et participer à la formation physique des athlètes. En effet, s’entraîner avec un matériel plus lourd permet de muscler spécifiquement les muscles mettant en action l’engin. Suivant le vieil adage «qui peut le plus peut le moins», les athlètes s’entraînant avec des boucliers plus lourds pourront travailler encore mieux avec des boucliers légers.

CONCLUSION

Les premiers résultats de l’expérimentation menée sur 18 mois sont prometteurs et nous permettent d’envisager les phases suivantes. Malgré cela la problématique principale du coût des recherches reste à résoudre. En effet les premiers boucliers malgré une fabrication solide n’ont pas résisté à cette première phase expérimentale. Néanmoins, nous pouvons affirmer que ce bouclier n’est pas une simple arme de plus, mis en jeu dans le règlement judiciaire d’un conflit. Il nous est apparu comme une arme de transition, sous influence technique de deux époques le moyen-âge et la renaissance. Cette arme associe les gestes techniques propres aux armes médiévales: épées à deux mains, épée à une main et bouclier, mais aussi les choix tactiques de la renaissance avec des techniques d’estoques pures et la volonté d’aller piquer l’adversaire le plus loin possible. Nous devons commencer une deuxième période de travail, afin de pouvoir renforcer nos acquis et présenter avec plus de certitudes les premiers résultats. La fabrication d’une troisième génération de boucliers plus légers va aussi permettre de dynamiser la gestuelle de nos combattants. Mais la problématique de la protection des expérimentateurs se pose aujourd’hui: si l’on s’en réfère aux manuscrits médiévaux, les duels judiciaires, de par leur statut, ont pour vocation de se terminer par la mort d’un des deux combattants ou par des blessures graves. Ce qui explique l’absence de protection des combattants sur la plupart des iconographies. De notre côté, et tant qu’expérimentateurs du XXIème siècle, nous nous trouvons confrontés à des problèmes de sécurité. Nous ne pouvons pas continuer nos tests dans les tenues historiques, qui ne protègent pas le combattant. Nous devons envisager de protéger au moins la tête des expérimentateurs par un casque.

Autant de problématiques qui peuvent freiner le travail de recherche expérimental.

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